Interview : Valérie Theis et Étienne Anheim

Interview : Valérie Theis et Étienne Anheim

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Interview : Valérie Theis et Étienne Anheim

Les historiens ayant travaillé sur l’album Philippe Le Bel nous parlent de leur première expérience en bande dessinée, et sur l’apport et la dimension pédagogique du médium pour raconter l’Histoire. Rencontre…


Comment s’est passée votre collaboration avec les auteurs Mathieu Gabella et Christophe Regnault ?

Valérie Theis et Étienne Anheim : Très efficacement ! Nous nous sommes rencontrés dès le début du projet, pour faire connaissance, définir les grandes lignes de l’album et, surtout, essayer de mettre au point une méthode de travail. Il a fallu se rôder un peu car nous venions d’horizons très différents et nous n’avions pas forcément ni les mêmes priorités ni les mêmes habitudes de collaboration, et que c’était l’un des premiers albums de la collection. Mais grâce au courrier électronique, l’ensemble du scénario et des dessins a été commenté au fur et à mesure, dans un jeu d’aller-retour entre les contraintes historiques et le souci graphique et narratif. À certains moments, nous nous écrivions plusieurs fois par jour, pour modifier ou discuter tel ou tel point : même si nous n’étions jamais tous ensemble en même temps dans la même pièce, cet album est vraiment un travail collectif. Cela a été un réel plaisir de travailler avec Mathieu Gabella et Christophe Regnault !

Vous êtes tous deux historiens et spécialistes du Moyen Âge, sujet que vous avez traité jusqu’ici de façon académique et/ou littéraire. Quel effet cela fait de voir cette époque et l’un de ses principaux protagonistes, Philippe Le Bel, « prendre vie » sur les pages ? Que pensez-vous du travail de Christophe Regnault et de son sens de la reconstitution ?

V.T. et É. A. : Quand on enseigne l’histoire du Moyen Âge à l’université, le règne de Philippe le Bel est un passage obligé. Nous avons l’habitude de fréquenter la documentation de l’époque ainsi que les travaux publiés par nos collègues depuis plus d’un siècle sur ce sujet. Mais le travail d’enseignant-chercheur fait également une part à l’imagination : nous avons tous nos propres représentations de l’époque et des personnages sur lesquels portent nos recherches et, souvent, nous sommes conduits dans nos cours à raconter certains épisodes pour pouvoir les analyser. Il nous arrive donc nous-mêmes de « donner vie », comme vous le dites, à ces personnages. C’est aussi pour cela que nous avons accepté avec autant de plaisir de participer à cette aventure. La principale nouveauté, pour nous, était l’image. En effet, les contraintes du langage et de l’image sont très différentes, et il s’agissait là pour Christophe Regnault de créer de toutes pièces des représentations à partir d’une documentation très limitée (on ne possède à peu près aucune image réaliste selon nos critères de cette époque, donc tout passe par un travail de reconstitution). De ce point de vue, cela a été une expérience extraordinaire de voir notre dialogue avec le dessinateur aboutir à ces dessins magnifiques, dont beaucoup, en particulier les grandes reconstitutions urbaines et architecturales comme celle de l’île de la Cité, de Notre-Dame, de Reims, du Vatican ou du Latran, n’ont pas fini de faire rêver non seulement les lecteurs, mais aussi les historiens !

Philippe-le-bel-bd-iofh-glenat - Copie

Outre cette dimension purement « visuelle », qu’est-ce que la BD (avec ses possibilités narratives mais aussi ses contraintes) apporte dans la façon de raconter la vie d’un personnage historique ? Avez-vous été confrontés à des problématiques scénaristiques particulières liées à ce format ?

V.T. et É. A. : La bande dessinée, comme le cinéma, permet une grande souplesse narrative parce qu’elle est un art du montage : d’une case à l’autre, on peut varier les lieux, les points de vue, les moments, et on peut même jouer sur différents niveaux de commentaires de l’image, puisqu’il y a une alternance de bulles et de cartons qui sont comme une voix off. On a cherché à exploiter toute cette richesse car, inversement, les contraintes étaient fortes. Graphiques d’abord, car les cases et le nombre de planches obligeaient à penser un découpage serré, et à faire de chaque image un problème de représentation à résoudre. Contraintes narratives ensuite, car notre but n’était pas seulement de raconter la vie d’un homme, mais de faire apparaître à travers elle les grands enjeux de son temps : la construction de la monarchie, les problèmes financiers, les conflits féodaux, la place de l’église et de la papauté. Autant d’aspects abstraits qu’il faut parvenir à mettre en scène, ce qui représentait un véritable défi pour le scénariste d’abord, puis pour le dessinateur. Mais la confrontation de nos points de vue, historiens, scénariste, dessinateur, a souvent permis de trouver les meilleures solutions, pour faire de cet album ce qu’il est – du moins on l’espère – une réussite !

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